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Publié : 21 septembre 2008
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Petites histoires de la noblesse tréogatoise

Le manoir de Minven est situé au dessus de l’église de Tréogat en proche limite de la commune de Peumerit. Minven ou Mein venn (pierre blanche), ce nom provient de l’abondance de quartz dans ce secteur. Il appartenait aux Boisguehenneuc, une famille noble d’extraction chevaleresque.

C’est en 1598, en épousant Marie de Lanros de la Boyne, dame héritière du Minven, que Charles du Boisguehenneuc, venu de l’actuel Morbihan, est devenu le premier seigneur du lieu à porter ce nom. Bien plus tard, à la Révolution, c’est son descendant, Charles de Boisguehenneuc, qui, ayant pris le parti d’émigrer, vit ses biens vendus. Son régisseur Michel Caoudal, en fut l’acquéreur. Rien en cela de très extraordinaire.

Mais la petite histoire raconte les choses bien différemment. Charles de Boisguehenneuc, s’apprêtant au moment de la Terreur à partir se réfugier en Allemagne, croyait, comme bon nombre des gens de sa classe, au retour des émigrés et au rétablissement de l’ordre et des prérogatives qui étaient les leurs. Mais il savait aussi que les biens des nobles, et en particulier ceux qui quittaient la France, étaient vendus aux enchères et que le manoir de Minven subirait le sort commun. Dans cette perspective, il aurait proposé un "arrangement" à son fermier et homme de confiance Michel Caoudal : il lui avancerait l’argent nécessaire à l’achat du manoir à charge pour lui de le lui rétrocéder à son retour. La vente du manoir (mais celle aussi de la métairie qui en dépendait) eut effectivement lieu le 5 fructidor an III. Charles de Boisguehenneuc revient bien d’Allemagne mais il ne put jamais récupérer son bien le régisseur ayant "oublié" la seconde partie du contrat tacite. On dit aussi qu’il en mourut de chagrin. Une stèle aurait été érigée à l’endroit même où son coeur fatigué l’abandonna, à l’entrée de l’allée menant à son manoir. Cette entrée est toujours repérable bien qu’elle ait été déplacée pour permettre le nouveau tracé de la route départementale. Il en reste deux piliers en pierre. On peut les voir après la dernière maison en haut du bourg.

Une autre version est avancée : le nobliau aurait caché au pied d’un arbre une cassette bien garnie ce qui lui aurait permis, croyait-il, de racheter son bien confisqué. Mais, à son retour, la cassette avait disparu et faute d’argent il n’aurait donc pas pu récupérer son manoir.

Les deux suggestions paraissent l’une et l’autre plausibles car on se demande bien comment le régisseur, qui n’était qu’un simple fermier, aurait pu rassembler une somme de 505.000 francs pour l’achat du "château" et un "agent de la commune", un certain Boscate Leberre, une somme de 80.000 francs qui lui aurait permis de s’offrir la métairie, quand on sait qu’un couple de boeufs en valait à l’époque 40.000. Bien entendu aucune preuve n’existe et le mystère à toutes les chances de rester entier à jamais.

Il se dit aussi que, vers 1840, les descendants de Michel Caoudal auraient proposé à la famille de Charles de Boisguehenneuc de leur céder le manoir mais le prix demandé en avait été estimé prohibitif et la transaction ne put être menée à son terme.

Peu de temps auparavant, déjà, un des membres de la famille de Boisguehenneuc (selon toute vraisemblance cousin du précédent) s’était vu floué mais d’une bien autre manière. Charles Marc, un des fils d’Alexandre de Boisguehenneuc chevalier seigneur du Minven, est du nombre des officiers recrutés en 1771 par Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec qui a sollicité auprès du duc de Praslin, ministre de la marine de Louis XV, l’autorisation de diriger une expédition dans les mers antarctiques à la recherche du supposé continent austral. Yves de Kerguelen est quimpérois comme son ami Louis de Saint Allouarn, brillant officier de marine, dont il obtint facilement qu’il devienne son second. Celui-ci demanda à son tour que soit embarqué son cousin Charles de Boisguehenneuc lieutenant de vaisseau.

Partis à bord d’un vaisseau du roi "Le Berryer" l’équipage se scinde en deux à leur arrivée à l’Ile de France (Ile Maurice) pour naviguer sur des bâtiments moins lourds et plus aptes à affronter les 40e rugissants. Yves de Kerguelen monte à bord de la flûte « La Fortune », Charles de Boisguehenneuc sur "Le gros ventre » gabarre menée par Louis de Saint Allouarn. Dans le sud de l’océan Indien ils rencontrent un très gros temps. Malgré tout, en vue de ce qu’il pense être une île, Yves de Kerguelen fait mettre une chaloupe à la mer. Celle-ci ne parvient pas à l’approcher. Et c’est Charles de Boisguehenneuc qui dirigera un canot mis à l’eau depuis "Le Gros ventre", en lieu et place de Louis de Saint Allouarn souffrant, qui finira par accoster après avoir affronté mille difficultés dans une mer déchaînée. C’est le 13 février 1772 qu’il arrive dans cette baie qu’il nomme "Baie du lion marin" et a l’honneur de prendre possession au nom du roi de cette terre sur laquelle il rencontre bon nombre de mammifères marins mais que les humains ne semblent pas occuper. Ce qui est confirmé par le fait que les animaux ne s’effarouchent guère à leur vue. En outre, le paysage est peu avenant, les glaciers et le froid intense peu engageants. Puis, "La Fortune" s’étant éloignée et se trouvant hors de portée, les deux petites embarcations et leurs équipages doivent être remontés à bord du "Gros ventre". Il faudrait avertir Yves de Kerguelen du déroulement de l’expédiditon et lui dire combien cette terre est inhospitalière, mais la distance entre les deux navires ne fait que croître et le brouillard aidant, ils se perdent de vue. Yves de Kerguelen, dont le bateau a subi des avaries et qui est pressé d’annoncer en France que ses suppositions sur l’existence de cette terre australe avaient pu être vérifiées, ne pourra jamais connaître le compte rendu circonstancié qui lui aurait évité bien des déboires. Chacun des bâtiments ignorant le sort de l’autre prend donc une direction différente. "La Fortune" rebrousse chemin, "Le Gros ventre" cherche longtemps à le situer sans succès et pour cause.

Après voir pris ensemble la décision de poursuivre la route et enchaîner les escales selon l’itinéraire initialement prévu, Louis de Saint Allouarn malade et très affaibli laisse le commandement à Charles de Boisguehenneuc. Ils arrivent sur la côte australe de la Nouvelle Hollande (Australie) où les deux bâtiments étaient censés se rejoindre et prennent possession de l’endroit au nom du roi.

Pendant ce temps Yves de Kerguelen fait route vers l’ïle de France puis vers la France sans vraiment se préoccuper du sort de ses compagnons. Il pense d’ailleurs ne jamais les revoir. A la cour, où il fait une description idyllique des terres qu’il a soi-disant explorées, il est chaleureusement fêté et encouragé. L’année suivante, alors que le second équipage n’a pas encore terminé son périple, il est déjà reparti pour un tour du monde d’ouest en est et revient vers ces îles merveilleuses qui, cette fois, vont lui apparaître dans leur triste réalité (mais là encore il ne se risquera pas à payer de sa personne et se contentera des récits de ceux qui ont bien voulu tenter l’exploration).

Quand Charles de Boisguehenneuc, après avoir vu mourir Louis de Saint Allouarn sur l’île de France, rejoint enfin Brest, après deux ans de navigation, on ne prête guère attention à ce petit lieutenant de vaisseau qui n’arrivera jamais à se faire entendre et encore moins à faire entériner la prise de possession de la côte australe de la Nouvelle Hollande qui restera oubliée. Quand enfin on écoute ses récits corroborés par le compte rendu de la seconde expédition, la supercherie d’Yves de Kerguelen est révélée. Pour ce manquement mais aussi pour une accumulation d’autres fautes, celui-ci est traduit en conseil de guerre, radié de son titre d’officier et condamné à six ans de forteresse.

Trois ans plus tard c’est James Cook qui découvrira officiellement ce qu’il nommera "Iles de la Désolation" et que plus tard il rebaptisera "Iles Kerguelen" en hommage à celui dont l’intuition avait permis de croire à l’existence de ces terres australes.

Et les deux cousins ne seront jamais reconnus comme les découvreurs officiels. On leur attribuera tout de même quelque mérite. Une rente substantielle sera allouée à la veuve de Louis de Saint Allouarn. Quant à Charles de Boisguehenneuc, il recevra une gratification exceptionnelle et sera fait chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint Louis. Il sera tué à l’ennemi en 1778 à bord du "Robuste", aux ordres du lieutenant de vaisseau la Mottepiquet. Il a 38ans. Bien plus tard, son fils Louis deviendra maire de Quimperlé.